La gestion des risques

 

De la reconnaissance des situations dangereuses à la gestion des risques

Quel est le constat de base ?

La vie est une aventure dangereuse. Dès notre conception et surtout depuis notre naissance, nous sommes confrontés à des situations dangereuses et connaissons des accidents et maladies. Car la vie est tout sauf un long fleuve tranquille : c’est en réalité un chemin semé d’embûches, un parcours plus ou moins long, mais toujours accidenté. Nous rencontrons des problèmes de gravité variable tout au long de notre existence et nous efforçons de trouver une solution à chacun d’eux.

Depuis toujours, l’homme a cherché à améliorer ses conditions de vie via différentes démarches. Certaines ont pour but d’augmenter l’efficacité et le rendement de nos activités en se fixant des objectifs de progrès dont on évalue ensuite le degré d’atteinte. Ce sont des "démarches qualité". D’autres ont pour finalité d’éviter les accidents, les maladies et les dommages en général. Ce sont des "démarches sécurité". Cette recherche de qualité et de sécurité sous-tend la plupart de nos actions, en plus de celles dont le seul but est de satisfaire nos besoins fondamentaux.

Mais ces notions restent relatives à la personne concernée : la qualité des uns n’est pas forcément celle des autres et il en est de même de la sécurité. En effet, dans ce monde de compétition, il est fort possible qu’une personne atteigne ses objectifs en empêchant une autre d’atteindre les siens, quand elles sont rivales. On peut concevoir de la même façon qu’une personne assure sa protection au détriment de celle d’une autre personne, lorsque les dispositifs de sécurité sont en nombre insuffisant, et ce n’est pas une situation rare.

Qu'en est-il du domaine de la santé ?

Le parcours d’une personne hospitalisée — comme l’activité de tout professionnel de santé — comporte une série d’évènements (exemples : saignement, vomissement). Chaque évènement a une probabilité de survenue (exemple : 3 %) ; cette probabilité n’est bien sûr jamais connue avec précision à l’avance, elle est seulement estimée. L’estimation de la probabilité de survenue d’un évènement (à venir) s’effectue à partir des données statistiques d’évènements (passés) dont on calcule la fréquence a posteriori (elle est appelée incidence).

 
En plus de sa fréquence (du passé) ou de sa probabilité (pour l’avenir), un évènement est caractérisé par ses conséquences. Parmi tous les évènements, les uns sont favorables et donc souhaitables (exemples : reprise de l’appétit, récupération de la marche, disparition d’une paralysie, guérison d’une infection) ; alors que d’autres sont défavorables ou néfastes et donc indésirables (exemples : fausse route pendant un repas, blessure d’un soignant lors d’un soin) ; d’autres encore sont neutres pour une personne donnée, car ils ne constituent pour elle ni un avantage ni un inconvénient (exemple : une personne hospitalisée s’absente pendant deux heures ; pour l’infirmière qui en a la charge, cet événement est neutre dans la mesure où cette absence est autorisée, enregistrée et qu’elle ne perturbe pas le programme de soins).

 
Parmi les évènements indésirables (EI), on distingue les incidents (exemple : un état d’agitation en pleine nuit avec cris et gesticulations) et les accidents (exemple : une chute du lit provoquant des contusions multiples). Un incident n’occasionne qu’un dommage minime, à la différence d’un accident, dont la gravité est donc bien supérieure et peut même être majeure (exemple : coma voire décès). À l’inverse, certains EI ne sont qu’une alerte, car ils ne produisent aucun dommage : il s’agit d’évènements sentinelles ou « presque accidents » dont la gravité est nulle ou minime, mais qui nous avertissent très utilement ; ce sont des signaux d’alerte.

 
Lorsqu’un accident est survenu, il est capital de l’analyser pour en trouver les sources, de façon à mettre en place une action corrective visant à éviter qu’il se reproduise. Nous l’avons vu, tout évènement peut être caractérisé par sa fréquence et ses conséquences (sa gravité dans le cas d’un évènement indésirable de type accident). Dans le cadre d’une démarche sécurité, on exploite donc les informations concernant les différents accidents qui sont survenus afin de mettre en place ou d’améliorer des mesures de prévention de ces accidents. À tout accident passé correspond une possibilité d’accident futur ; en d’autres termes, ce qui s’est déjà produit risque de se produire de nouveau. La science des risques ou "risquologie" (néologisme) s’appuie donc sur la fréquence et la gravité mesurées des accidents survenus pour estimer la probabilité et la gravité potentielle des risques correspondants. Un risque est ainsi la combinaison de la probabilité d’un évènement et de ses conséquences.

Que renferme exactement la notion de risque ?

La notion de risque est donc un concept, une construction de l’esprit. Ce concept repose sur l’hypothèse selon laquelle on peut prédire l’avenir à partir du passé. Ce n’est pas nouveau, bien sûr. Mais c’est à la fois vrai et faux. C’est vrai, car les mêmes causes ont souvent les mêmes effets ; en d’autres termes, les mêmes sources produisent souvent les mêmes évènements. C’est faux, car cette hypothèse occulte le fait que les sources d’évènements et leurs circonstances de survenue se modifient sans cesse au cours du temps, ne serait-ce qu’en raison des interventions de l’homme dont certaines cherchent expressément à les modifier. Prenons l’exemple des chutes avec fracture grave de personnes âgées lors de la marche. Pour apprécier ce risque, on utilise les données statistiques des dernières années. Si l’on obtient une incidence de 12 % lors du calcul effectué à partir des statistiques de chutes avec fracture grave sur trois ans, on peut estimer à 12 % le risque de chute avec fracture grave pour l’année suivante. Cette estimation donne certes un ordre de grandeur du risque vrai, mais elle est forcément un peu erronée étant donné que ce risque évolue — on l’espère dans le sens de la réduction — du fait du développement des mesures de prévention. « On ne connaît jamais l’avenir ». Ce truisme mérite d’être nuancé : « On ne connaît jamais l’avenir, mais on peut en avoir une idée. » C’est sur cette nuance que repose la notion d’estimation des risques a posteriori.

Quelle est la différence entre un risque et une situation dangereuse (« danger ») ?

C’est une différence essentielle, fondamentale. Le risque est un concept, le résultat d’une estimation, alors que la situation dangereuse est une réalité qui peut se constater. Pour comprendre ce que signifie un risque, il faut être en mesure de raisonner de façon abstraite, de conceptualiser, tandis qu’un enfant et même un animal peuvent percevoir une situation dangereuse. Cela revient à dire qu’un risque ne se perçoit jamais : il s’estime, s’évalue et s’apprécie, alors que la situation dangereuse se voit, se constate, se décrit et donc se perçoit. Le risque est une notion qui concerne l’avenir tout en s’appuyant sur le passé, alors que la situation dangereuse est de type factuel : elle est bien réelle, observable et attestée. Ainsi, on ne rencontre jamais un risque alors que l’on se trouve face à de multiples situations dangereuses tout au long de sa vie.

Les actions qui s’appliquent au risque et à la situation dangereuse sont logiquement différentes. Un risque ne peut ni se prévenir, ni se supprimer, car ce n’est pas un fait. Pourtant, le verbe prévenir et le mot prévention sont, par abus de langage, très souvent appliqués au risque. Un risque qui a déjà été évalué se traite, comme on traite un problème, car le risque en est un. Traiter un risque consiste souvent à le réduire ou à le maîtriser.

Quant à la situation dangereuse, elle peut se contrôler, voire se supprimer. Le verbe "écarter" s’applique lui plutôt à un phénomène dangereux, c’est-à-dire au processus menaçant d’une situation dangereuse.

Cette explication sémantique permet de réaliser que, dans le langage courant, les termes risque et situation dangereuse sont souvent employés l’un pour l’autre.

Risque, "danger", accident et dommage. Auteur : Stéphane GAYET Schéma illustrant les notions de risque, de phénomène, de situation et d'évènement dangereux, d'accident et de dommage

Finalement, quels éléments distinguent la situation dangereuse du risque ?

Type de différence Situation dangereuse Risque
Nature Situation réelle et concrète Evènement hypothétique du futur
Appréhension Adulte non instruit, enfant et animal Adulte instruit
Représentation Photographie, dessin, schéma, description Nombre, pourcentage, échelle, tableau
Moyens d’étude Observation et constatation directes Estimation à partir d’évènements passés
Actions possibles Suppression, éloignement Réduction, refus
Exemples Une personne souffrant de difficultés à marcher se dirige vers une zone où le sol encore humide vient d’être lavé avec un détergent. Le risque de chute de personnes à mobilité réduite du fait d’un sol lavé encore humide est de l’ordre de 6 % en maison de retraite.

Que signifient les expressions « gérer les risques » et « gestion des risques » ?

La gestion des risques désigne l’ensemble des actions entreprises ayant pour objectif de réduire les risques, depuis le recensement et l’étude des accidents, la reconnaissance des situations dangereuses, l’identification des risques correspondants, puis leur analyse, leur estimation et leur évaluation. Cette gestion des risques ne saurait bien entendu s’arrêter là, sans quoi elle serait vaine : il s’agit ensuite de traiter les risques ayant été ainsi appréciés, de façon à les réduire ou les maîtriser. La seule façon de supprimer un risque consisterait à en en supprimer les sources, ce qui reviendrait à refuser ce risque.

Comment s’effectue la gestion des risques en pratique ?

L’ensemble des actions qui consistent à identifier, apprécier et traiter les risques est donc appelé la gestion des risques. On peut réaliser ce travail à l’échelle d’un établissement de santé et pour tous les principaux risques identifiés : la représentation sous la forme d’un tableau de tous ces risques est appelée la cartographie des risques, chacun des risques étant caractérisé par la probabilité de survenue et la gravité potentielle de l’accident qui lui correspond. Mieux les risques sont gérés, et moins les accidents sont fréquents et graves, et vice versa. Quand les risques sont mal gérés, on évolue vers l’insécurité. Au contraire, s’ils sont bien gérés, on évolue vers la sécurité.